La genèse africaine de Maryse Condé
Par Tirthankar Chanda - 26/11/2012
Dans un nouveau volume de ses écrits autobiographiques, « La vie sans fards », la Guadeloupéenne Maryse Condé raconte sa quête de l’Afrique de ses ancêtres
Mais cette Afrique-là a disparu depuis belle lurette, laissant derrière elle la béance sur laquelle s'est construite l’identité antillaise. Un retour sur soi franc et lucide sous la plume de la grande dame des lettres caribéennes. J’ai découvert que je n’étais pas noire par hasard, aime répéter l’Antillaise Maryse Condé pour expliquer le sens de ses pérégrinations à travers l’Afrique qui est le point d’ancrage de son nouveau récit autobiographique. Découverte, incompréhensions et déceptions sont les principales étapes de son corps-à-corps avec le continent noir qu’elle a raconté ici avec une sincérité poignante, inscrivant son livre de quête de soi dans la lignée de Rousseau. Elle y proclame dès les premières pages, en paraphrasant l’auteur des Confessions, que je veux montrer à mes semblables une femme dans toute la vérité de la nature et cette femme sera moi.
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La genèse de l'Afrique selon Maryse Conde
Cette vérité pour Maryse Condé est étroitement liée avec l’Afrique dont les turbulences post-coloniales décrites ici avec une abondance de détails, ne servent pas seulement de cadre, mais sont aussi la métaphore d’une genèse de soi douloureuse et chaotique qui est le véritable sujet de « La Vie sans fards ».
A l’étroit à Pointe-à-Pitre
A 75 ans, Maryse Condé est la grande dame des lettres antillaises. Elle est née Maryse Boucolon, au sein de la petite bourgeoisie de Pointe-à-Pitre. Ses parents appartenaient à la première génération de Noirs qui, grâce au républicanisme égalitaire à la Française, avaient su s’arracher à la misère et à la pauvreté pour s’imposer dans la société guadeloupéenne, encore profondément marquée par son passé esclavagiste et colonial. Entrée en littérature tardivement, à l’âge de 40 ans, l’auteur de Ségou a puisé dans les angoisses, les interrogations et les vanités de son milieu social ainsi que dans sa propre recherche personnelle les modèles de sa fiction ténébreuse et libératrice. Son univers littéraire est peuplé d’hommes et de femmes aux origines problématiques et dont la quête identitaire les conduit souvent loin de leur terre natale. Tout comme cela s’est passé pour leur auteur qui s’est sentie très tôt à l’étroit dans l’île où elle a vu le jour et l’a quittée pour aller arpenter les rues du grand monde.
Dans son premier récit autobiographique Le Cœur à rire et à pleurer, Maryse Condé avait raconté les heurs et malheurs de son enfance et son adolescence dans une Pointe-à-Pitre coloniale, à l’ombre des parents protecteurs et soucieux de transmettre à leurs enfants leur sens de respectabilité bourgeoise. C’est sans doute pour échapper aux rigueurs d’une vie réglementée pour faire oublier le chaos des origines qu’elle quitte à l’âge de seize ans la Guadeloupe et vient s’installer à Paris. Elève modèle, promise à un avenir brillant, elle fait ses études au lycée Fénelon d’abord, puis à la Sorbonne. Mais la rencontre avec un Haïtien charismatique qui va l’abandonner après l’avoir engrossée, va bouleverser sa vie, la détournant pour toujours du chemin prometteur de réussite académique et professionnelle. Tombée malade, elle va devoir abandonner ses études, puis effectuer un travail alimentaire pour survivre dans la capitale française qui n’a que peu d’égards pour les perdants.
Dans l’« inferno » de Conakry
Alors, en 1959, laissant les lumières de Paris derrière elle, elle s’embarque pour la Côte d’Ivoire où elle travaille pour la Coopération française, avant d’aller s’installer en Guinée. Elle s’est entre-temps mariée avec le comédien Mamadou Condé qui est originaire de ce pays. Ils auront ensemble trois enfants, mais leurs relations sont tumultueuses. Très vite, le mariage tourne au vinaigre, mais le couple ne se sépare pas pour autant. En Guinée, ce sont les années Sékou Touré. Derrière les slogans de l’égalité et du marxisme scientifique, s’organise un régime totalitaire et prédateur dont Maryse Condé rend compte en racontant d’une part la misère qui sévit dans les quartiers populaires de Conakry et l’appropriation des richesses du pays par une poignée de nantis, d’autre part. Elle voit de son balcon le président Sékou Touré passer dans une Mercédès décapotable, saluant le petit peuple que ses ministres affament et privent de moyens de subsistance.
Les privations dont les Guinéens sont victimes sont illustrées éloquemment par les horreurs de la salle de travail de l’hôpital de Donka où les femmes guinéennes donnent naissance dans des conditions dénuées de conforts de base et d’humanité. Imaginez une vaste salle, écrit Condé, puante et violemment éclairée, pleine de femmes demi-nues, se tordant - toujours en silence – sur leurs couches. Celles-ci perdaient leur sang, celles-là déféquaient, d’autres vomissaient au milieu des aboiements féroces de sages-femmes noires ou blanches qui leur arrachaient leurs nouveau-nés d’entre les cuisses et coupaient sauvagement les cordons ombilicaux. Dante le poète de La Divine comédie n’aurait sans doute pas été dépaysé dans l’« inferno » de Conakry où règnent en maîtres la barbarie absolue et le cynisme.
Accra, opulente et patriarcale
Malgré son opulence joyeuse, le Ghana anglophone et voisin où Maryse Condé se réfugie par la suite pour échapper à la pénurie matérielle, se révèle aussi cruel et violent. La jeune mère doit satisfaire les demandes sexuelles des hommes haut placés pour y trouver des emplois. Elle y connaît l’amour, mais ne peut se résoudre à épouser l’avocat brillant qui la courtise passionnément, tout en lui réclamant de se séparer de ses enfants. Condé décrit avec moult détails l’administration fantasque de Nkrumah, et le coup d’Etat qui renverse son régime. Elle est emprisonnée par le nouveau pouvoir, avant d’être expulsée du pays. Le séjour en Afrique est aussi pour la jeune Guadeloupéenne l’occasion de découvrir le fossé qui la sépare des Africains. Alors qu’en s’installant au continent noir, elle pensait voir s’instaurer spontanément les liens rompus par l’esclavage, sa présence ne suscite que l’incompréhension et le rejet. Ce constat douloureux conduit la future romancière à s’interroger sur la validité des thèses de la négritude et à se rapprocher de la pensée de Franz Fanon. Refusant la conception essentialiste du monde noir qui est le fondement de « l'idéologie» de la négritude, elle s'inscrit dans la vision de Fanon de la culture comme phénomène mouvant et pluriel. Elle se détache ainsi d’Aimé Césaire dont elle avait découvert autrefois à Paris le « Cahier d’un retour au pays natal » avec gourmandise et admiration. Elle devient, selon ses propres mots, « une fanonienne convaincue ».
« La vie sans fards » est avant tout un récit de transformation intellectuelle et spirituelle qui conduira la jeune femme qu’était Maryse Condé dans les années 60 à découvrir sa propre vocation d’écrivain. Sa douloureuse expérience de la découverte de l’Afrique, et sa réconciliation avec le continent d’où étaient partis jadis ses ancêtres, ne sont sans doute pas étrangères à cette métamorphose. Maryse Condé s’est enfin libérée de ce manque névrotique qu’était l’Afrique dans sa Pointe-à-Pitre natale pour en faire désormais la matière de ses nombreuses fictions lues et appréciées dans le monde entier.
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